Pôle européen

Ici pour soutenir les artistes

Pour soutenir les artistes en Région Hauts-de-France, à l’échelle nationale et internationale, les scènes nationales d’Amiens et de Valenciennes ont développé le projet de Campus partagé. Laurent Dréano et Romaric Daurier en précisent l’origine et son actualité.

La Maison de la Culture d’Amiens et le phénix, scène nationale de Valenciennes, sont deux pôles européens de création et de production. Pourriez-vous nous rappeler les missions d’un pôle européen ?
Laurent Dréano : Cette appellation a été initiée par le Ministère de la culture pour attester de l’activité d’une douzaine d’établissements répartis en France (hors Paris), qui ont une activité de coopération internationale, au sein de programmes européens et de réseaux de coproduction, et qui peuvent, par là même, soutenir des artistes dans leur développement national et international. Plusieurs lieux sont concernés, par exemple la Maison de la danse à Lyon, le Théâtre national de Bretagne ou Lieux Publics à Marseille. À chaque fois ils renforcent cette action avec les collectivités territoriales.
En Hauts-de-France, nous avons la chance d’avoir deux lieux, le phénix à Valenciennes et la Maison de la Culture d’Amiens.
Romaric Daurier : La création des pôles européens est née aussi du constat qu’il y avait une importante circulation des artistes français à l’étranger.
Pour les accompagner, pour structurer et mettre en valeur cette circulation, il fallait travailler sur un label de pôle européen.

À quand remontent l’élaboration et la mise en place du projet Campus qui vous réunit ?
L. D. : Il y a trois ans. Avant même ma prise de fonction en janvier 2018.
Nous nous étions rencontrés pour envisager une mutualisation de nos moyens, développer une synergie entre nos deux pôles pour mieux accompagner les artistes. Cela partait d’un constat partagé, qui avait déjà été testé par le phénix sous la forme d’un campus de projets artistiques. Cela rejoignait ma conviction que l’on est toujours plus fort lorsque l’on travaille ensemble et que les maisons ont tout intérêt à renforcer leurs coopérations pour mieux soutenir les compagnies. Ces collaborations, d’abord dans nos territoires amiénois ou valenciennois, prenaient tout leur sens à l’échelle des Hauts-de-France.
R.D : En 2018, il y avait une dynamique d’artistes implantés dans la région, que le phénix soutenait, et qui ont obtenu une reconnaissance professionnelle et publique. Je pense à Julien Gosselin, à l’Amicale de production, à la compagnie XY… Cette réflexion sur le réseau Campus est née aussi de cette prise de conscience qu’il fallait accompagner la génération d’artistes suivante.
En cherchant comment travailler plus en amont avec les artistes du territoire, nous avons articulé cette réponse avec Laurent : inventons un dispositif, une mutualisation entre nos moyens, qui permette à quatre équipes retenues par an, de suivre un accompagnement ; ce travail de structuration qui poursuit l’émergence au sens propre.

Quels sont les objectifs du réseau Campus ?
L. D. : Partant de l’idée que pour pouvoir exister à l’international, il faut d’abord exister au niveau régional et national, les objectifs sont de soutenir des équipes artistiques à la fois implantées dans la région mais aussi qui viennent d’autres régions. Nous avons défini Campus en plusieurs volets, le premier étant ce soutien évoqué. Le second volet s’intéresse à des artistes européens dont les créations puisent dans des enjeux de démocratisation culturelle et d’accès du public. Comment des lieux, comme les scènes nationales, font en sorte que les artistes agissent au plus juste quand il s’agit de rapports à des populations ou à des territoires éloignés de toute offre culturelle ? Ces questions se posent partout en Europe avec des savoir-faire différents, pour tenter d’autres relations aux habitants. Il nous paraissait intéressant de croiser ces expériences et d’inviter, dans le cadre du Campus, des équipes européennes à proposer en région des projets participatifs, autant d’exemples nouveaux de comment réinventer nos pratiques dans ce domaine. C’est aussi l’illustration que la coopération européenne se joue sur le terrain de l’échange et de la mobilité, et qu’on ne peut rester enfermé au sein d’un territoire.
R.D. : Tu avais d’ailleurs eu cette réflexion très juste que l’idée d’Europe et de circulation internationale ne doit pas uniquement se limiter aux grandes villes mais que l’on aille aussi travailler sur d’autres territoires pour que cette idée de circulation européenne puisse s’incarner sur de vrais projets. Par exemple, qu’une équipe portugaise vienne créer un spectacle avec des populations dans l’Avesnois où, à priori, elle ne serait pas venue sans notre médiation.

De quelle manière travaillez-vous ensemble ?
R.D. : Nous sommes, nous et nos équipes, en relation constante. Nous discutons également de manière commune avec les artistes, parfois ensemble, parfois séparément selon les projets notamment sur tout ce qui touche à l’action culturelle et les déploiements sur le territoire. Campus est aussi une façon de questionner nos institutions, c’est-à-dire comment faire pour s’adapter au mieux à la réalité des projets qui sont menés. Cela peut aller aussi bien de questions de planning de répétitions que de celles, plus stratégiques, sur la manière de travailler avec Taïwan ou le Japon. Nous remplissons un peu la fonction de « base arrière » sur lesquelles les artistes peuvent s’appuyer.
L. D. : Il y a une stimulation mutuelle à échanger, à partir des rencontres que nous faisons avec les artistes, sur les spectacles vus, sur ces premières étapes qui vont rendre possible un projet. C’est une mise en perspective qui se poursuit avec la Région Hauts-de-France, qui nous accompagne dans ce programme, avec la DRAC, avec les communautés d’agglomérations, pour réfléchir à comment aider l’émergence lors du passage d’un projet à sa réalisation.

Par rapport au projet initial, avez-vous apporté certains changements, constaté certaines évolutions ?
R.D. : Globalement, il y a une volonté d’accompagner mieux, ce qui induit de faire des choix. Du coup, entre le temps de repérage et le soutien concret des artistes, on prend plus le temps d’être présent au bon moment.
Nous rencontrons beaucoup d’artistes, le dispositif étant très sollicité, apparaît la question d’une responsabilité partagée entre nous et les artistes, en se disant quand c’est le bon moment pour y aller. Nous avons construit Campus contre l’effet d’aubaine, contre le modèle de diffusion « one shot ». On préfère laisser du temps aux jeunes artistes et auteurs pour que leur démarche s’épanouisse. C’est formidable car on les voit grandir et nous grandissons avec eux.
On se nourrit réciproquement. D’ailleurs, les artistes sont assez engagés, y compris ceux de la jeune génération, ils ont une conscience politique et une responsabilité aiguë du temps présent, qui relativisent aussi les questions de simple diffusion.
L.D. : Nous comprenons, au bout de ces trois premières années, comment ce rapport avec les artistes du Campus, mais aussi entre eux, est enrichissant parce qu’il va au-delà de la séquence habituelle gestation-création-diffusion et d’un rapport institutionnel entre une compagnie et un lieu de production.
Le séminaire que nous avons mené ensemble début septembre nous a fait prendre conscience de ce rôle collectif, qui ne s’arrête pas au court terme, qui peut désormais susciter une communauté de réflexions et d’actions, à la croisée des questions que posent ces artistes. La crise sanitaire vient exacerber cette interrogation qui ne date pas d’aujourd’hui mais qui est bien celle qu’ils portent sur leur rôle et sur l’acte de création. Tatiana Julien, créé A F T E R cette saison, et se demande : « À quoi bon danser dans un monde d’urgence climatique ? Et quelles seront les danses de demain ? ».

Privilégiez-vous certaines pratiques artistiques, certaines disciplines au sein du projet Campus ?
R.D. : Ce dispositif Campus est le contraire d’une académie au sens classique du terme. Ce n’est pas un lieu où l’on apprendrait à faire les choses d’une certaine manière.
Je pense que c’est plus le reflet de la scène actuelle sur les jeunes artistes représentatifs d’une génération post-disciplinaire. C’est-à-dire qu’ils se sentent assez libre pour aller puiser dans l’héritage du théâtre, de l’écriture mais aussi de la danse, des arts visuels, du documentaire, de formes participatives et sociétales.
Nous avons donc des jeunes auteurs avec des univers très hétéroclites. Après nous constatons que dans cette génération, il y a la volonté de raconter des histoires. Dans cette invention de nouveaux récits, de nouvelles fictions, on note une méfiance pour l’abstraction pure et dure.
L.D. : Ce désir de décrire le monde et d’interagir avec lui puise souvent dans le plus intime pour toucher à l’universel.

Quel a été votre retour d’expérience sur les artistes qui ont participé à Campus ?
R.D. : Il y a des parcours formidables comme Cédric Orain, Tatiana Julien, Noëmie Ksicova… Mais je voudrais prendre l’exemple de Gurshad Shaheman. La première fois qu’il s’est adressé à nous, il commençait tout juste avec son premier solo Pourama Pourama. Il n’était pas intermittent, il était dans une situation personnelle et professionnelle assez complexe. Je pense que Campus a été pour lui très structurant. Après son premier solo, il a présenté son deuxième projet dans le IN d’Avignon, ses textes furent publiés par les Solitaires intempestifs et aujourd’hui il est lancé. La fonction d’accélérateur de Campus a pour lui très bien fonctionné.

Les artistes et projets Campus en 2020 et 2021
Maelle Dequiedt
Hugues Duchène
Tatiana Julien
Noémie Ksicova
Jeanne Lazar
Hugo Mallon
Ina Mihalache
Cédric Orain
Yuval Rozman
Gurshad Shaheman
Ana Borralho et João Galante
Christophe Haleb
Eugen Jebeleanu & Yann Verburgh
Guillem Mont de Palol et Jorge Dutor