ÉDITORIAL

Il y a des saisons qui inaugurent plus qu’une programmation  : elles ouvrent un cap. Celle-ci est la première d’un projet que nous avons voulu collectif, ouvert et profondément ancré dans son territoire. Mais il faut bien l’avouer : imaginer une première saison qui est aussi… la soixante et unième de la Maison de la Culture d’Amiens relève d’un exercice à la fois vertigineux et stimulant.

Après une saison anniversaire largement partagée, portée par la fierté des habitants et l’histoire exceptionnelle de cette maison, la question est simple — et exigeante : être à la hauteur. C’est avec beaucoup d’humilité que j’aborde cette première saison, attentif à ce que cet héritage appelle : non pas rompre, mais prolonger, déplacer, ouvrir, avec douceur, de nouvelles perspectives.

Nous avons souhaité faire de la Maison de la Culture d’Amiens un lieu de circulation des œuvres, des idées et des regards. Un lieu où les artistes croisent les chercheurs, où le cinéma, les arts visuels, le théâtre, la danse et la musique composent un espace commun de pensée et de sensations. Un lieu qui relie les disciplines comme les expériences.

La saison se déploie autour de plusieurs temps forts, conçus comme des espaces d’intensité et de rencontres. Spectacles, projections, expositions, conférences et masterclass y interrogent notre rapport au vivant, au temps, aux autres, et ouvrent des perspectives sur la manière de faire commun et de se projeter ensemble.

Elle s’organise comme une invitation au voyage qui traverse plusieurs paysages : un ensemble de formes, de lignes et de traversées, où chacun est invité à circuler, à composer son propre parcours, à faire l’expérience d’un territoire sensible. Ces paysages sont jalonnés par les repères qui accompagnent cette brochure, pensés comme autant d’outils pour s’orienter, relier et approfondir les propositions.

Ce projet s’inscrit dans un territoire singulier, porté par la vitalité de la vie associative et civile, par le lien des vivants qui s’y tisse au quotidien. Comment habiter autrement ? comment faire dialoguer création artistique et engagements citoyens ? comment renforcer ce qui nous relie ?

Nous avons voulu une maison hospitalière et exigeante, accessible et ambitieuse, qui accompagne les créations et accueille les publics dans leur diversité. Les artistes et penseurs associés, présentés dans les pages qui suivent, participent pleinement de cette dynamique, en inscrivant leurs recherches dans la durée et dans le dialogue avec le territoire.

Être une institution culturelle aujourd’hui, ce n’est pas seulement programmer : c’est prendre part. Prendre part aux questions de notre temps, et tenter, modestement mais résolument, d’ouvrir des chemins. Cette saison est une invitation : à venir voir, écouter, ressentir, penser ensemble. À imaginer, collectivement, les formes d’un avenir habitable.
Bienvenue.

Romaric Daurier
directeur de la Maison de la Culture d’Amiens
Et toutes les équipes de la Maison de la Culture d’Amiens

 

Il y a environ trois cents ans, des philosophes européens ont lancé un programme d’amélioration universelle de l’humanité qui allait être connu sous le nom de Siècle des Lumières. Ce programme reposait sur une confiance nouvelle dans la faculté de raison – considérée comme universelle chez les êtres humains et comme un don singulier du Créateur. Forts de cette raison, pensaient-ils, les humains pouvaient se libérer des contraintes qui enferment toutes les autres créatures dans les limites du monde naturel, et atteindre les sommets de la civilisation. Ils pouvaient devenir les maîtres de la nature. (…)

Mais ces avancées ont eu un coût, à deux niveaux. D’une part, en creusant un fossé entre l’humanité et la nature, la planète a été réduite à un réservoir de ressources à exploiter, entraînant une extraction industrielle massive qui a dévasté les écosystèmes et compromis leur capacité de régénération. D’autre part, si l’idée de droits humains universels sert ceux qui peuvent s’en prévaloir, elle a aussi, pour d’autres, justifié des formes d’oppression et d’appauvrissement. Dans les luttes de pouvoir, le drapeau de l’humanité a toujours été brandi par les vainqueurs, reléguant les dominés au rang de sous-humains.

À mesure que ces deux coûts ont augmenté, ce qui était un projet d’émancipation s’est transformé en une spirale destructrice mêlant crise écologique et injustice sociale. Trois siècles de progrès ne nous ont pas conduits vers une terre promise, mais semblent nous placer face à un abîme. L’humanisme traverse aujourd’hui une crise profonde. (…)

Mais faut-il pour autant l’abandonner ? Voulons-nous un monde fragmenté par des fondamentalismes rivaux, ou au contraire renoncer à l’idée d’un monde où chacun pourrait mener une vie digne et épanouie ? La question est d’autant plus urgente que des millions de personnes restent privées d’éducation, de soins et de représentation politique.

Nous sommes peut-être à un tournant historique comparable à celui des Lumières. La question est la suivante : avons-nous le courage d’inventer un nouveau cadre, porteur d’espoir pour les générations futures ? Et si oui, quelle forme pourrait-il prendre ? Que vient-il après l’humanisme ?

Texte inédit de Tim Ingold, envoyé en réponse au discours inaugural d’André Malraux, anniversaire des 60 ans de la Maison de la Culture d’Amiens, avec l’aimable autorisation de Polity press, ouvrage à paraître.