À l’heure où grondent les révolutions, le metteur en scène Fadhel Jaïbi, figure incontournable du théâtre arabophone et l’auteure et comédienne Jalila Baccar portent haut un théâtre d’engagement, de chair et de sang, de mouvements et d’émotions et communiquent à leurs spectacles une énergie directe et convulsive. Ils interrogent la condition de l’homo tunisianus contemporain, telle qu’elle s’exprime dans une langue multiple (prose ou poésie en arabe littéraire, bédouin et dialecte tunisien urbain), et telle qu’elle résulte d’une histoire complexe, fragmentée, souvent ignorée et refoulée. Et c’est le propre de la tragédie que de laisser apparaître l’indicible, de dire les zones d’ombre de l’étrange condition humaine, ses absurdités aussi. Dans Yahia Yaïch Amnesia, une fable d’aujourd’hui, un grand homme apprend son limogeage de la télévision. Sa chute est une inexorable descente aux enfers de la disgrâce, de l’abandon par ses pairs, de l’assignation à résidence surveillée et d’accusations multiples, attisée par la vox populi… Privé de tout, privé de lui, il trouve refuge dans un hôpital psychiatrique après avoir mis le feu à sa bibliothèque. Le jour, il est face à ses geôliers, ses médecins, sa famille, ses avocats et ses juges instructeurs, la nuit, il est visité par les ombres errantes et survivantes de sa politique désastreuse. Une journaliste téméraire qui a perdu son âme en se courbant devant un régime autoritaire, violent et corrompu, tentera de se racheter en l’aidant à faire son autocritique dans un ouvrage qui devrait leur donner bonne conscience. Sur le point d’être livré à la justice, il s’évadera nuitamment de sa chambre d’hôpital et gagnera clandestinement la frontière, déguisé en bédouine… Avec cette fable qui décortique les grandeurs et misères de nos amis les puissants, on redécouvre toute la force révolutionnaire du théâtre.
« Radicalement universel, le questionnement résolument politique présent dans la pièce fait parfois penser à Brecht. » L’Humanité


