Leo McCarey obtint entre 1925 et 1962 plusieurs grands succès (en particulier pour La Route semée d'étoiles et Les Cloches de Sainte-Marie), l'Oscar du meilleur réalisateur à deux reprises (dont l'un pour une superbe comédie, Cette sacrée vérité) et le respect et l'admiration de ses pairs (Chaplin, Lubitsch, Renoir, plus tard Resnais et Eustache). Il inventa le tandem Laurel/Hardy et dirigea leurs meilleurs courts métrages (précédés par ses perles comiques avec Charley Chase), mais aussi le meilleur film des Marx Brothers (La Soupe au canard) et l'un des meilleurs W.C. Fields (Six of a Kind). D'un sommet du mélodrame, il parvint à tourner vingt ans plus tard un remake souverain, et ce furent les deux versions de Elle et lui, Deborah Kerr succédant à Irene Dunne et Cary Grant à Charles Boyer. Jean Renoir disait de lui : «Il a réussi, au milieu des engrenages de cette machine [hollywoodienne], à sortir des produits qui lui sont absolument personnels. Un film de McCarey est absolument reconnaissable (...) dans une espèce d'esprit qu'il donne à ses personnages et à ses situations. Je crois que c'est un vrai grand metteur en scène», et aussi : «Leo McCarey comprit les gens mieux qu'aucun autre à Hollywood.»
Malgré tout cela, McCarey reste l'un de ces cinéastes majeurs que constamment on redécouvre pour mieux l'oublier de nouveau. Peut-être, comme le suggère l'historien Bernard Eisenschitz, parce qu'il fut occulté par Frank Capra (cinéaste à idées politiques et sociales, contrairement à McCarey qui ne fut en cela, mais en cela seulement, que dans la norme américaine : croyant fervent et anticommuniste), ou encore à cause de son alliance inédite, et a posteriori bien peu politically correct, de sentimentalisme et de loufoquerie, de monstruosité et de discrétion, d'allégresse et d'embarras, de satire féroce et d'amour profond pour ses comédiens et pour ses personnages. Revoyons donc trois parmi les plus beaux films d'un des grands inventeurs du premier demi-siècle cinématographique :
- L'Extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap, 1935) : premier chef-d'œuvre de McCarey en dehors du burlesque pur, quoique : l'histoire de ce valet anglais parfaitement stylé (et parfaitement incarné par Charles Laughton, un des rôles de sa vie), que gagne au poker un Américain rustre mais foncièrement sympathique et qui découvre, ainsi exporté outre-Atlantique, les charmes du démocratisme lincolnien, provoque une belle hilarité.
- Place aux jeunes (Make Way for Tomorrow, 1937), «film voué à l'insuccès de par son sujet même et son amertume, et dont le trop-plein de vérité mit mal à l'aise le public. Il y était question de la vieillesse, de l'esseulement, des rapports décevants des adultes avec leurs parents, de l'abandon, relatif ou total dans lequel ces derniers sont généralement laissés. Quoique prévisible, l'échec de ce film admirable déçut cruellement McCarey.» (Jacques Lourcelles)
- La Brune brûlante (Rally 'Round the Flag, Boys !, 1958), avant-dernier film de McCarey, retour au burlesque le plus débridé, film follement jeune d'un cinéaste soixantenaire examinant au scalpel bienveillant de ses gags les mésaventures de la virilité à l'américaine, avec Joan Collins et Paul Newman, étonnamment drôles.
Jean-François Buiré

