Harper Regan a la quarantaine. Elle vit dans une cité dortoir près de l’aéroport d’Heathrow. Avec sa fille adolescente, la vie n’est pas facile. Son mari reste toute la journée à la maison ; il a perdu son emploi et a du déménager là où personne ne le connaît, suite à une faute ou un crime dont nous n’apprenons pas grand chose. Au bureau, son chef ne veut pas lui donner congé pour se rendre au chevet de son père mourant. Elle part tout de même, mais arrive trop tard, son père est déjà mort. Pendant deux jours, elle fait des choses qu’elle n’a jamais fait avant ; jette un verre à la figure d’un journaliste mal luné qui la drague dans un bar, et s’en va avec sa veste en cuir, couche avec un homme rencontré dans un « chatroom » sur internet sur le sol d’une chambre d’hôtel. Pendant deux jours, elle déraille et plonge dans un désordre sans en avoir l’intention, avant de rentrer à la maison, comme si rien n’était, mais avec un autre regard sur la vie.
C’est une histoire terriblement normale, avec des gens désespérément normaux qui se raconte dans « Harper Regan », pièce de l’auteur anglais Simon Stephens. Rien de spectaculaire mais toute la pression et toute la violence d’une vie de nos jours. Des échanges de banalités, ou encore des silences qui renvoient à une réalité et à son vécu palpable.
Simon Stephens dépeint un monde sans monstre et sans monstruosité dans sa grisaille pleine de couleurs. Les gens qu’il décrit, nous tous les connaissons. Comme dans Tchekhov il réussit à faire sentir le temps qui passe avec un sens très poussé de la métamorphose des sentiments, à travers des actes futiles et insaisissables.
Pour rendre cet univers humain très particulier dans toute son épaisseur, et sans forcer le trait, il faut des comédiens hors norme faits de fragilité, où la pression et la violence contenues, ne s’expriment que par allusion et n’est visible qu’à travers des fissures et des fêlures à peine visibles, des cicatrices de blessures mal guéries. Mon désir est de dresser un portrait d’un monde en creux, où la profondeur des abymes est en miroir avec la superficialité de nos existences intimes.
Lukas Hemleb


